1959, université de Stanford. Imagine qu’on te demande de passer une heure à tourner des bobines de fil dans un sens, puis dans l’autre. Encore et encore. L’ennui absolu. Puis on te propose de mentir au prochain participant en lui disant que c’était super intéressant. Pour certains, on offre 1$. Pour d’autres, 20$. Question : qui finira par croire son propre mensonge ?
C’est la question fascinante qu’ont explorée Leon Festinger et James Carlsmith dans une expérience devenue légendaire en psychologie sociale. Leur objectif ? Tester empiriquement la toute nouvelle théorie de la dissonance cognitive, ce malaise psychologique qu’on ressent quand nos actions contredisent nos croyances. Cette expérience a révolutionné notre compréhension des mécanismes de justification et d’auto-persuasion.
📌 Psychofiche
Nom officiel : Cognitive Consequences of Forced Compliance (Conséquences cognitives de la soumission forcée)
Chercheurs : Leon Festinger et James Carlsmith
Année : 1959
Lieu : Université de Stanford, Californie
Concept testé : Dissonance cognitive et auto-justification
L’expérience en 1 PHRASE
« Des étudiants payés 1$ pour mentir finissent par croire que la tâche ennuyeuse était vraiment intéressante, contrairement à ceux payés 20$. »
La « famille » psycho
- Psychologie sociale
- Psychologie cognitive
- Psychologie expérimentale
La conclusion en une phrase
Moins on est payé pour agir contre ses convictions, plus on modifie ses attitudes pour réduire l’inconfort psychologique.
Point clé éthique
L’utilisation de la tromperie dans le protocole a soulevé des débats importants sur le consentement éclairé.
Pourquoi cette expérience ? (Contexte et Hypothèse)
Dans les années 1950, la psychologie sociale s’interrogeait sur les liens entre attitudes et comportements. La théorie dominante de l’époque suggérait qu’on pouvait changer les attitudes des gens en les récompensant généreusement. Plus la récompense est grande, plus le changement d’attitude devrait être important. C’était logique, non ?
Mais Leon Festinger avait une intuition radicalement différente. Après avoir développé sa théorie de la dissonance cognitive en 1957, il pensait que c’était l’inverse : quand on agit contre nos convictions avec une faible justification externe (petite récompense), on ressent un malaise psychologique intense. Pour réduire ce malaise, on modifie nos attitudes pour qu’elles correspondent à notre comportement.
La question de recherche : Est-ce qu’une récompense minime entraîne paradoxalement plus de changement d’attitude qu’une grosse récompense ?
Le débat scientifique était lancé : cette hypothèse contre-intuitive allait-elle tenir face à l’expérimentation ?
Le Protocole : Comment ça s’est passé ?
Les participants
71 étudiants masculins de Stanford, recrutés pour une étude sur la « performance motrice ». Des jeunes gens ordinaires qui pensaient simplement participer à une recherche classique sur les capacités motrices.
Le dispositif et la manipulation
Le protocole se déroulait en trois phases diaboliquement bien pensées :
Phase 1 : La tâche ennuyeuse (1 heure) Les participants devaient accomplir deux tâches d’une monotonie écrasante :
- Tourner 48 bobines de fil d’un quart de tour, dans le sens des aiguilles d’une montre
- Placer 48 chevilles dans un plateau, les retirer, les replacer… encore et encore
Le but ? Créer une expérience objectivement désagréable et ennuyeuse dont tous les participants partageraient l’opinion négative.
Phase 2 : La demande de mensonge À la fin de la tâche, l’expérimentateur expliquait (faussement) que l’étude portait en réalité sur l’influence des attentes. Il prétendait que son « assistant » était absent et demandait au participant de le remplacer en disant au prochain participant (en réalité un complice) que l’expérience était intéressante, amusante et stimulante.
C’est ici que la variable indépendante entre en jeu :
- Groupe « 1$ » : 20 participants recevaient 1 dollar pour mentir
- Groupe « 20$ » : 20 participants recevaient 20 dollars (l’équivalent d’environ 180$ aujourd’hui)
- Groupe contrôle : 20 participants n’étaient pas sollicités pour mentir
Phase 3 : La mesure d’attitude Après avoir menti (ou non), tous les participants étaient interrogés « par hasard » par un assistant du département de psychologie (en réalité, partie intégrante de l’expérience) qui leur demandait d’évaluer l’expérience sur plusieurs dimensions, notamment : « Trouvez-vous que les tâches étaient intéressantes et plaisantes ? »
Les Résultats : Le choc de la réalité
Résultats principaux
Les chiffres ont stupéfait la communauté scientifique. Sur une échelle de -5 (extrêmement ennuyeux) à +5 (extrêmement intéressant) :
- Groupe « 1$ » : moyenne de +1,35 → trouvaient l’expérience plutôt agréable
- Groupe « 20$ » : moyenne de -0,05 → trouvaient l’expérience ennuyeuse (comme en réalité)
- Groupe contrôle : moyenne de -0,45 → trouvaient l’expérience ennuyeuse
Le paradoxe était confirmé : ceux qui avaient été le moins payés pour mentir avaient le plus changé d’attitude !
Résultats attendus vs résultats réels
Selon la théorie comportementaliste du renforcement dominant à l’époque, on s’attendait à ce que :
- Le groupe « 20$ » change davantage d’attitude (grosse récompense = plus de motivation)
- Le groupe « 1$ » reste proche du groupe contrôle
La réalité fut exactement inverse, validant brillamment l’hypothèse de la dissonance cognitive.
Observations qualitatives
Les chercheurs notèrent que les participants du groupe « 1$ » semblaient sincèrement convaincus de ce qu’ils disaient lors de l’évaluation finale. Ils cherchaient spontanément des aspects positifs à l’expérience : « En fait, c’était assez méditatif », « Ça permettait de se concentrer »…
Le groupe « 20$ », au contraire, affichait une attitude plus détachée : ils avaient accompli une tâche (mentir) pour de l’argent, point. Pas besoin de justification psychologique supplémentaire.
Analyse : Qu’est-ce que cela prouve en Psycho ?
L’interprétation de Festinger
L’explication repose sur le mécanisme de la dissonance cognitive :
Quand on agit contre nos convictions (dire qu’une tâche ennuyeuse est intéressante), on ressent un malaise psychologique appelé dissonance. Pour réduire cette tension, on peut :
- Changer notre comportement (impossible ici, le mensonge est déjà dit)
- Trouver une justification externe (la récompense)
- Changer notre attitude (se convaincre que ce n’était pas si ennuyeux)
Groupe « 20$ » : La grosse récompense fournit une justification externe suffisante → « Je l’ai fait pour l’argent » → Pas besoin de changer d’attitude → Dissonance faible
Groupe « 1$ » : La petite récompense ne justifie pas vraiment le mensonge → Dissonance forte → Pour réduire l’inconfort, ils modifient leur attitude → « En fait, c’était intéressant »
Mécanismes psychologiques en jeu
Plusieurs processus sont à l’œuvre :
- Auto-justification : On rationalise nos comportements pour préserver notre image de soi
- Justification insuffisante : Moins on a de raisons externes d’agir, plus on cherche des raisons internes
- Cohérence cognitive : Le besoin psychologique d’harmonie entre pensées et actions
Implications théoriques
Cette expérience a démontré que l’humain n’est pas un être rationnel qui agit selon ses attitudes, mais un être rationalisant qui ajuste ses attitudes à ses actions.
Elle a aussi montré que les récompenses excessives peuvent être contre-productives pour modifier les attitudes : elles empêchent l’internalisation du changement en fournissant une explication externe trop évidente.
Cette découverte a influencé des domaines variés : l’éducation (éviter les récompenses excessives), le marketing (stratégies d’engagement), la thérapie comportementale…
Critiques et Éthique : Pourquoi c’est discuté aujourd’hui ?
Critiques méthodologiques
Taille de l’échantillon : 71 participants, c’est relativement limité pour généraliser. Certains chercheurs ont questionné la puissance statistique de l’étude.
Biais de sélection : Uniquement des hommes, étudiants à Stanford dans les années 1950. La validité externe est donc limitée : peut-on généraliser à toutes les populations, cultures, époques ?
Effet de demande : Certains critiques suggèrent que les participants du groupe « 1$ » auraient pu deviner l’hypothèse et répondre en conséquence pour « bien faire » leur rôle de sujet.
Mesure d’attitude : L’évaluation reposait sur une seule question principale. Des échelles multiples auraient renforcé la fiabilité.
Critiques éthiques
La tromperie : Le protocole reposait entièrement sur le mensonge aux participants. Ils pensaient participer à une étude sur la performance motrice, puis on leur demandait de mentir à leur tour, et l’interview finale était présentée comme indépendante alors qu’elle faisait partie de l’expérience.
Consentement éclairé : Les participants n’ont jamais été informés de la vraie nature de l’étude avant d’y participer, ce qui viole les standards éthiques modernes.
Stress psychologique : Demander aux gens de mentir crée un malaise. Certains participants se sont sentis coupables ou manipulés.
Débriefing insuffisant : Selon les standards actuels, il aurait fallu un débriefing approfondi expliquant immédiatement la supercherie et ses raisons.
Aujourd’hui, cette expérience ne serait probablement pas autorisée par les comités d’éthique sans modifications majeures du protocole.
Critiques théoriques
Théories alternatives : Daryl Bem a proposé la théorie de l’auto-perception comme explication alternative : nous inférons nos attitudes de nos comportements, sans nécessairement ressentir de dissonance.
Réplications variables : Certaines tentatives de réplication n’ont pas donné des résultats aussi nets, suggérant que des variables modératrices (culture, contexte, personnalité) jouent un rôle.
Généralisabilité culturelle : La dissonance cognitive semble moins prononcée dans les cultures collectivistes où les contradictions sont mieux tolérées.
Pour aller plus loin : Quels livres lire sur cette expérience ?
Le livre original : A Theory of Cognitive Dissonance (1957) – Leon Festinger
Pourquoi le lire ? Pour comprendre la théorie fondatrice directement de son créateur. Festinger y pose les bases conceptuelles avant même l’expérience de 1959. C’est dense mais brillant.
Pour qui ? Étudiants de Master ou L3 motivés, chercheurs. Nécessite un bon niveau en anglais (pas toujours traduit intégralement).
Ouvrage moderne : Mistakes Were Made (But Not by Me) – Carol Tavris et Elliot Aronson
Pourquoi le lire ? Une vulgarisation accessible et captivante de la dissonance cognitive avec des exemples contemporains (politique, justice, relations). [[Elliot Aronson]] était étudiant de Festinger !
Pour qui ? L1 à Master, excellent pour comprendre les applications concrètes et préparer des exposés.
Manuel de référence : Psychologie sociale – Serge Moscovici (ou version récente coordonnée par divers auteurs)
Pourquoi le lire ? Pour situer l’expérience dans le contexte général de la psychologie sociale, avec une perspective critique et des développements récents.
Pour qui ? Tous niveaux de Licence, idéal pour les révisions de partiels.
Conclusion
L’Expérience de Festinger et Carlsmith reste un pilier de la psychologie sociale moderne. Elle a démontré avec élégance que nos croyances ne sont pas des forteresses immuables : elles s’adaptent constamment pour maintenir notre cohérence psychologique, même si cela implique de nous mentir à nous-mêmes.
Son impact dépasse largement le laboratoire : de la publicité (« essayez gratuitement, vous aimerez ensuite ») aux relations amoureuses (« j’ai tellement investi dans cette relation, elle doit être bonne »), la dissonance cognitive façonne notre quotidien.
Et toi, aurais-tu changé d’avis sur la tâche pour seulement 1$ ? Ou es-tu convaincu(e) de ta capacité à rester objectif/ve ? La recherche suggère qu’on sous-estime tous notre vulnérabilité à ces mécanismes…
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